L’ÉDITO
Le crime d'être noir
Il y a quelques jours à peine, je m'interrogeais dans ces colonnes sur ces frontières que les hommes dressent entre eux, comme si leur commune humanité ne suffisait plus à les rassembler. Je ne pensais pas devoir revenir si tôt sur cette question. Encore moins à travers le sang versé d'un homme dont le seul tort, aux yeux de celui qui l'aurait abattu, était d'être noir.

Il s'appelait Pengo Bossio Wangi. Il avait 26 ans. Vendredi 23 octobre, à Trappes, dans les Yvelines, sa vie s'est arrêtée sous les balles d'un homme qui ne le connaissait pas.
Il ne lui avait rien volé. Il ne l'avait ni menacé ni offensé. Il n'avait, à sa connaissance, aucun compte à régler avec lui. Mais il était noir. Et cela aurait suffi.
Selon les informations publiées par Le Monde, le tireur présumé aurait expliqué aux policiers avoir voulu venger des commerçants victimes de pillages lors des manifestations du 17 octobre. Pour accomplir cette vengeance, il aurait décidé de s'en prendre aux Noirs et aux Arabes. Un exemplaire de Mein Kampf, l'ouvrage d'Adolf Hitler, aurait également été découvert à son domicile.
Un mort. Cinq blessés, dont une enfant de douze ans grièvement atteinte. Et cette terrible question : comment peut-on prétendre réparer une injustice en assassinant des innocents choisis pour leur apparence ?
Mais il y a peut-être plus effrayant encore. Dans cette logique meurtrière, l'individu n'existe plus. Il n'est plus un homme, une femme, un enfant. Il devient le représentant interchangeable d'une catégorie humaine à laquelle on a décidé de faire payer les fautes réelles ou imaginaires d'autrui.
Voilà comment commence la barbarie. Lorsque la couleur remplace l'identité. Lorsque le préjugé tient lieu de jugement. Lorsque la haine dispense jusqu'à la nécessité de connaître celui que l'on va tuer.
Une vie n'a pas à mériter d'être épargnée
Depuis ce drame, on raconte que Pengo Bossio Wangi pratiquait les arts martiaux. Qu'il était apprécié de ses camarades. Qu'il était généreux, respectueux, promis peut-être à un bel avenir.
Ces témoignages disent la douleur de ceux qui l'ont connu. Ils méritent naturellement d'être entendus.
Mais pourquoi faudrait-il que cet homme ait été exemplaire pour que sa mort nous révolte ?
Aurait-elle été moins scandaleuse s'il avait été un inconnu sans talent particulier ? Un chômeur ? Un marginal ? Un homme dont personne n'aurait eu de qualités remarquables à raconter ?
Il faut se méfier de cette étrange manière que nous avons parfois de vouloir rendre les victimes dignes de notre compassion.
Pengo Bossio Wangi n'avait rien à prouver. Ni sa bonté, ni son utilité sociale, ni ses ambitions. Il avait simplement le droit de vivre.
Lorsqu'un homme est assassiné parce qu'il est juif, c'est la haine antisémite qui doit être interrogée, indépendamment des mérites de la victime. Pourquoi faudrait-il raisonner autrement lorsqu'un homme est tué parce qu'il est noir ?
La question n'est pas de savoir ce que Pengo Bossio Wangi avait fait de sa vie.
La question est de comprendre comment un autre homme a pu s'arroger le droit de la lui retirer à cause de sa couleur.
Des crimes qui ne commencent pas à Trappes
Il serait commode de considérer ce drame comme une exception. Un accès de folie. Une explosion de violence inexplicable. Un événement si monstrueux qu'il ne pourrait appartenir qu'à la catégorie rassurante des actes isolés.
Mais l'histoire française oblige à davantage de lucidité.
En décembre 2022, à Charleville-Mézières, Mahamadou Cissé, 21 ans, était abattu par un ancien voisin. Selon une enquête publiée par Le Monde en juillet 2023, le tireur avait désigné sa victime par sa couleur de peau, et un témoignage rapportait qu'il avait annoncé avoir tué un Noir. Pourtant, au moment de cette enquête, la circonstance aggravante raciste n'avait pas été retenue. La famille, elle, dénonçait un crime raciste.
Cette affaire soulevait déjà une question essentielle : à partir de quel moment une haine exprimée devient-elle suffisamment visible pour être reconnue comme telle ?
Bien avant Mahamadou Cissé, d'autres hommes avaient été agressés ou tués dans des violences racistes. Des décennies durant, des familles ont réclamé que la dimension raciale de ces actes ne soit pas reléguée au second plan.
L'historienne et sociologue Rachida Brahim a consacré ses recherches à cette histoire longtemps insuffisamment racontée des crimes racistes en France, notamment entre 1973 et 2003.
Il ne s'agit pas de prétendre que toutes ces affaires sont identiques. Elles ne le sont pas. Leurs circonstances diffèrent, leurs auteurs aussi, et leurs qualifications judiciaires doivent être respectées.
Mais elles nous interdisent de faire comme si chaque nouveau crime surgissait dans un pays sans mémoire.
À force de traiter chaque drame comme une exception, ne risque-t-on pas de ne jamais regarder ce qui les relie ?
Quand la vengeance se cherche des innocents
Revenons à Trappes.
Un homme aurait décidé de venger des commerçants pillés. Mais pourquoi s'en prendre à des Noirs et à des Arabes qui n'avaient rien à voir avec ces pillages ?
Il faut mesurer l'abîme que révèle un tel raisonnement.
Il suffit désormais qu'un individu attribue à une population entière les actes de quelques personnes pour que n'importe lequel de ses membres devienne une cible légitime à ses yeux.
Aujourd'hui, un Noir pourrait payer pour un pillage auquel il n'a pas participé. Demain, un Arabe pour une violence qu'il n'a pas commise. Un Juif pour une décision politique prise à des milliers de kilomètres. Un musulman pour un attentat dont il condamne lui-même les auteurs.
C'est toujours le même mécanisme : substituer la culpabilité collective à la responsabilité individuelle.
Et c'est précisément ce mécanisme qui devrait nous inquiéter.
Car une société qui laisse s'installer l'idée qu'un homme peut répondre des actes d'un autre au seul motif qu'ils partagent une origine, une religion ou une couleur de peau commence à renoncer à l'un des principes fondamentaux de la justice.
La responsabilité est individuelle. La dignité humaine, elle, est universelle.
Nommer la haine sans la dissoudre
On parlera naturellement de racisme. Et l'on aura raison.
Mais le mot, à force de désigner des réalités très différentes, risque parfois de masquer la singularité de certaines haines.
Le racisme n'est pas l'apanage d'une population. Il peut traverser toutes les sociétés et tous les groupes humains. Les Noirs eux-mêmes n'en sont pas nécessairement exempts. Le reconnaître n'affaiblit en rien la dénonciation des violences dont ils sont victimes.
Mais cette vérité générale ne doit pas nous empêcher de nommer les haines particulières.
Nous savons ce que signifie l'antisémitisme. Nous savons qu'il ne désigne pas simplement une hostilité abstraite envers autrui, mais une haine spécifiquement dirigée contre les Juifs, nourrie d'une histoire, de représentations et de préjugés particuliers.
Pourquoi hésiterions-nous à examiner avec la même précision la haine dirigée contre les Noirs ?
Il existe déjà des termes pour la désigner, notamment celui de négrophobie ou l'expression racisme anti-Noirs.
Pour ma part, je voudrais poser un autre mot : l'antinoir.
Non pour inventer artificiellement une nouvelle catégorie de victimes. Non pour établir une concurrence entre les souffrances. Encore moins pour prétendre que toutes les formes de haine auraient la même histoire.
Mais pour nommer sans détour cette hostilité particulière qui fait de la peau noire, à elle seule, un motif de rejet, de déshumanisation et, parfois, de mise à mort.
L'antinoir, tel que je l'entends, n'est pas une simple antipathie. C'est le moment où l'on cesse de voir une personne pour ne plus voir qu'un Noir, chargé de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Et lorsqu'une société ne sait plus reconnaître une haine dans sa singularité, comment peut-elle prétendre la combattre efficacement ?
La folie n'efface pas nécessairement la haine
Reste une dernière interrogation.
Que dira-t-on du tireur présumé de Trappes lorsque les enquêteurs auront reconstitué son parcours, ses convictions et son état psychique ?
La justice devra répondre, avec toute la rigueur nécessaire. La présomption d'innocence demeure, et aucune conclusion médicale ne peut être anticipée.
Mais il serait dangereux de considérer, par principe, qu'un acte d'une telle violence ne peut être que celui d'un déséquilibré.
La haine peut être idéologique. Elle peut être réfléchie, entretenue, justifiée par celui qui la porte. Elle peut aussi coexister avec des troubles psychiques. L'une de ces réalités n'efface pas automatiquement l'autre.
L'histoire nous a suffisamment appris que des hommes capables de raisonner, d'organiser et de planifier ont également été capables des pires atrocités.
Il ne faudrait pas que la recherche légitime d'une explication individuelle nous dispense d'examiner les convictions qui ont pu nourrir le passage à l'acte.
Comprendre n'est pas excuser. Expliquer n'est pas absoudre.
Et reconnaître la dimension idéologique possible d'un crime n'est pas renoncer à la justice. C'est lui demander d'aller jusqu'au bout de la vérité.
Au-delà des frontières, encore l'homme
Il y a quelques jours, je plaidais pour que nous apprenions à regarder les hommes au-delà des frontières que nous dressons entre eux.
Aujourd'hui, le meurtre de Pengo Bossio Wangi me ramène brutalement à cette même conviction.
Nous pouvons multiplier les discours sur la fraternité, célébrer la diversité, inscrire l'égalité au fronton de nos institutions. Tout cela restera terriblement fragile tant qu'un homme pourra regarder un autre homme et considérer que sa couleur de peau suffit à lui ôter le droit d'exister.
Ce n'est pas seulement la mort de Pengo Bossio Wangi qui devrait nous bouleverser.
C'est cette possibilité, encore présente dans notre monde prétendument civilisé, qu'un être humain puisse être condamné par un autre avant même d'avoir prononcé un mot, accompli un geste ou commis la moindre faute.
Il était noir.
Cela ne disait rien de ce qu'il pensait, de ce qu'il croyait, de ce qu'il avait fait ou de ce qu'il aurait pu devenir.
Cela disait seulement la couleur de sa peau.
Et pour celui qui l'aurait choisi comme cible, cela aurait suffi.
Voilà peut-être le plus terrible : il n'avait rien fait. Il était.
Et, aux yeux de la haine, cela pouvait déjà être trop.
Notes et sources
Rachida Brahim, La Race tue deux fois. Une histoire des crimes racistes en France (1970-2000), Syllepse, 2021.
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