L’IDÉE REÇUE DE LA SEMAINE – « Les chefs d’État africains sont tous corrompus»

Depuis le début des années 1960 et les beaux jours de l’aphorisme inventé par le journaliste Raymond Cartier (« La Corrèze plutôt que le Zambèze »), l’idée selon laquelle la corruption est un mal « culturel » africain tandis que l’aide au développement va directement dans les poches des « dictateurs » demeure endémique au sein de l’opinion des pays riches. Idée reçue ?

En grande partie, oui, surtout lorsqu’elle sous-entend que les sociétés occidentales, où règne l’État moderne tourné vers le bien public, ne connaîtraient, elles, qu’une dose infime de vénalité. En Italie, en France (scandales Elf et Carrefour du développement), aux États-Unis (Enron), au Japon (neuf Premiers ministres sur quinze sont tombés à la suite des affaires de corruption entre 1955 et 1993), le mal existe aussi, même s’il est plus diffus et moins visible.

Tout comme il est illusoire de croire que les systèmes démocratiques à l’européenne, avec leurs contre-pouvoirs, seraient le moyen infaillible de lutter contre ce phénomène. En Afrique, ni les dirigeants sénégalais, ni les responsables sud-africains (le cas de l’ex-vice-président Jacob Zuma est à cet égard emblématique) ne sont à l’abri. Quant aux rares responsables qui se sont engagés avec détermination dans la lutte contre la corruption, à l’instar du Burkinabè Thomas Sankara, les résultats obtenus n’ont guère été probants.

Pourtant, cette idée reçue comporte une part de vérité. Certes, il n’est plus possible aujourd’hui de détourner grossièrement une aide de mieux en mieux contrôlée, mais dans des sociétés où prévalent souvent les relations familiales et ethniques et où la notion de service public est en grande partie absente, la corruption de survie et de proximité est la règle. Une enquête réalisée en 2003 au Kenya sur ce phénomène montre que le citoyen kényan dépense en moyenne un tiers de son salaire mensuel en pots-de-vin divers. Quand des pratiques de ce genre sont aussi fortement ancrées dans les murs et tolérées par la société, comment ne pas penser que le mauvais exemple vient du sommet ?

Après tout, bien rares sont, sur le continent, les chefs d’État qui vivent de leurs émoluments et dotations dûment fixés et contrôlés par l’État et la représentation nationale. Même si la grande prédation d’autocrates absolus (type Mobutu) ou tempérés (type Houphouët) est de moins en moins fréquente, et surtout possible, grâce au travail des ONG et à la prise de conscience des bailleurs de fonds, le doute persiste.

En réalité, si problème culturel il y a, il est ailleurs. Contrairement aux pays du Nord (Europe, Asie, États-Unis), où la corruption se pratique à des fins quasi exclusives d’enrichissement personnel – hommes politiques, patrons spécialistes de l’abus de bien social, actionnaires fermant les yeux sur la falsification des comptes, évadés fiscaux, etc. – la « grande » corruption africaine, celle des chefs, est aussi une affaire de redistribution. Beaucoup des corrupteurs du continent ne se reconnaissent pas dans la définition du Robert, pour qui corrompre c’est « engager quelqu’un par des dons, des promesses et autres moyens condamnables à agir contre sa conscience ou son devoir ». En revanche, tous savent qu’ils doivent suppléer eux-mêmes aux défaillances d’un État faible et embryonnaire, qui ne joue pas son rôle de redistributeur de richesses, sous peine de devenir impopulaires.

Un chef d’État vertueux, dont les tournées à l’intérieur du pays ne sont pas accompagnées de la mallette à billets, laquelle sert aussi à financer des projets concrets, est rapidement taxé de « pingrerie ». « L’honnêteté c’est bien, mais ça ne se mange pas », disait-on à Ouagadougou dans les années 1980. Et gare à celui qui prétend s’enrichir sans distribuer ! Cette spécificité a un nom : le clientélisme. Elle n’ôte certes rien au scandale économique que constitue l’investissement à l’étranger de biens détournés chez soi, pratique courante chez certains dirigeants du continent.

À la différence de la corruption « asiatique », qui a été l’une des bases du développement de pays comme la Malaisie, Singapour, l’Indonésie ou Taiwan, la grande corruption « africaine » ne sert en effet à rien d’autre, une fois la part de redistribution donnée, qu’aux dépenses somptuaires et aux achats immobiliers de précaution en Europe, aux États-Unis, voire en Afrique du Sud, au cas où le pouvoir viendrait à lâcher.

Reste que, même si la corruption des élites est très loin d’être une tare dont l’Afrique aurait le monopole, elle n’en est pas moins un exercice courant et, surtout, largement accepté, tant qu’elle s’inscrit dans le cadre de l’échange social. L’éradiquer est une tâche impossible, ici comme ailleurs. La contrôler, voire en diminuer l’ampleur, suppose à la fois l’édification d’un État structuré et impartial, et une remise en cause du fonctionnement et des normes de la société. Autant dire que le combat sera long.

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